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Roma

Notre première vision de Roma en 1970, ce quartier de Mexico qui donne son titre à cette plongée dans la mémoire d’Alfonso Cuarón, est curieusement celui du sol d’une allée en train d’être nettoyé en gros plan pendant que le générique d’ouverture défile. Alors que les vagues de jets d’eau se succèdent comme pour mieux traduire l’ordinaire d’un souvenir accompagné des bruits d’un quotidien lointain, l’une d’elles révèle le reflet de l’immensité du ciel traversé par un avion. Ce plan va rapidement prendre tout son sens lorsque les intentions de Cuarón se dévoilent peu après : « Roma » est bien évidemment un film sur la jeunesse de son auteur mais il n’est en aucun cas un agglomérat de simples souvenirs à l’état brut, il s’agit plutôt d’un travail de mémoire revisité par l’ouverture d’esprit induite par les questionnements désormais adultes de Cuarón qui se cristallisent dans cet avion survolant les zones d’ombres de son passé de manière omnisciente. Pour preuve, le long-métrage ne nous est pas présenté par l’intermédiaire du regard d’un des enfants, une solution facile pour symboliser celui de Cuarón, non, « Roma » préfère se focaliser sur Cleo, une bonne de la maison, personnage qui prend une toute autre considération lorsqu’on la juge d’un point de vue adulte. Pour les enfants de l’époque, Cleo était un membre à part entière de la famille, une impression d’ailleurs renforcée par cette forme de tendresse bienveillante que seule la bonne paraît leur apporter au jour le jour au contraire des autres « grandes personnes » de la maison prises dans leurs propres problèmes. Seulement, des années plus tard, il est désormais impossible pour Cuarón de la considérer comme telle. Quelles étaient les aspirations de Cleo ? Comment a-t-elle dévoué sa vie à un monde auquel elle n’appartiendrait jamais ? Quel était son regard sur sa famille d’employeurs ? Qui était-elle vraiment en définitif ? Avec ces interrogations, le personnage offre ainsi une opportunité en or à Cuarón de revisiter sa jeunesse d’un point de vue qui lui apparaissait si proche à l’époque mais dont il ne peut ignorer la part étrangère aujourd’hui. Cette forme de distanciation dans l’intimité est bien entendu permanente à l’écran par ce choix de dessiner la plupart du temps cette chronique intime en plans-séquences d’une beauté incommensurable donnant des allures de véritable fresque au quotidien de cette famille. Cleo y est omniprésente, certes, mais, dans la foule de détails à l’écran traduisant le caractère autobiographique méticuleux de son auteur, elle apparaît toujours en retrait de ce monde : de façon évidente lorsque les parents la ramènent sans cesse à sa condition de bonne quand elle approche d’un peu trop près de leur intimité mais aussi grâce à la profondeur de champ de chaque image où Cleo n’est qu’une sorte de point mis en relief, presque en décalage constant avec ce qui déroule dans un ensemble plus vaste où elle n’a pas vraiment sa place (l’unique fois où elle semblera réellement en osmose avec le décor sera celui de cette hacienda au petit matin lui rappelant le cadre d’un temps passé). Cette impossible réconciliation avant tout d’ordre sociale est pourtant mise à mal quand le destin de la mère de famille se met à suivre un cheminement parallèle au destin de Cleo. Délaissée par un mari fuyant ses responsabilités et dont la difficile rentrée en voiture dans sa propriété lors de sa première apparition laisse peu de place au doute quant à sa future disparition du tableau familial, la mère se retrouve en plein désarroi et ne cesse de le manifester plus ou moins ouvertement à diverses occasions. Dans le même temps, le petit ami de Cleo la fuit, littéralement, lorsque celle-ci lui annonce sa grossesse au cours d’une séance de cinéma (« La Grande Vadrouille »). Dans leurs solitudes respectives devant un avenir inconnu, les deux femmes cohabitant sous le même toit devraient logiquement se retrouver pour se soutenir. Hormis une réelle bienveillance (notamment financière) de la famille à l’égard de sa bonne, il n’en sera rien. Face à la tristesse extravertie de la mère, celle de Cleo restera silencieuse, traduisant une force de volonté insoupçonnée (symbolisée avec humour et poésie lors d’une séance d’entraînement d’arts martiaux en plein air), le seul moment où la jeune femme fera tomber le masque sera justement lorsqu’elle s’ouvrira à sa patronne pour lui révéler sa grossesse. Cette rare respiration entre les deux femmes se traitant d’égale à égale restera sans suite. Toutes deux préféreront suivre des voies différentes (mais toujours parallèles) pour s’émanciper au gré d’événements où le chaos et le hasard des coïncidences ne feront souvent plus qu’un. Pour l’une, la douleur de la trahison et de la séparation fera place à une reprise en main de son destin, pour l’autre, l’épreuve terrible d’un accouchement fendillera définitivement sa carapace. Il faudra le spectre d’une nouvelle tragédie pour que, du fracas des vagues, le vrai trait d’union entre ces deux femmes se dévoile lors d’une scène absolument déchirante où, enfin, Cleo laissera échapper l’ampleur de sa peine l’espace de quelques secondes. Ce ne sera pas suffisant pour détruire le rempart bâti par des années de différenciation de classes sociales comme en témoignera le retour à la normalité des derniers instants mais il sera impossible de ne pas y déceler la naissance d’une nouvelle famille, recomposée, plus forte, où Cleo est devenue et considérée comme un membre à part entière… sous le regard d’un dernier avion dans le ciel. En plus d’être une déclaration d’amour poignante d’Alfonso Cuarón aux femmes qui l’ont élevé, « Roma » est probablement un des sommets de cinéma de cette année 2018. Rappelant forcément en termes d’intelligence d’approche le retour aux sources tant recherché par les cinéastes d’une grande époque aujourd’hui révolue, le film est une espèce de tour de force esthétique nous mettant dans un état de fascination continu devant la richesse de plans où un sens inné du cadrage, la photographie, les éclairages et ce jeu presque perpétuel entre les strates qui les composent font alliance pour provoquer de véritables orgasmes cinématographiques. Non seulement, « Roma » est absolument magnifique de bout en bout mais tout cela est construit au service de ce voyage d’une durée d’un an dans la mémoire d’Alfonso Cuarón et la manière dont il a choisi de nous le faire partager à travers les yeux du personnage incarnée par la révélation Yalitza Aparicio, désarmante de naturel. Un chef-d’oeuvre ? Oui, n’ayons pas peur des mots.

Vu: 4874

Genre: Drame

Durée: 135 min

IMDb: 8.5

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